«À l’écoute les uns des autres» : Une initiative pour améliorer les relations avec les membres mal desservis de notre société

February 6, 2012

Dans un article antérieur du JADC1, nous avons abordé la question de la pauvreté et des défis qu'elle présente pour la société, notamment pour les professionnels de la santé buccodentaire qui traitent les populations démunies. Dans notre conclusion, nous avons souligné les efforts récents de certaines provinces pour réduire les disparités sociales grâce à l'élaboration de plans de lutte contre la pauvreté. Les valeurs qui sous-tendent de telles actions sont unanimement reconnues : assurer des droits humains de base et la justice sociale pour tous les membres de la société. Puisque les disparités économiques et sociales s'accompagnent souvent de disparités sur le plan de la santé, nous avons mobilisé les professionnels de la santé buccodentaire pour qu'ils contribuent au mouvement visant à réduire la pauvreté et à en alléger les conséquences. Il arrive trop souvent que nous constations de nos yeux les effets d'un manque de soins dentaires. Une mauvaise hygiène buccodentaire perpétue le cycle de la pauvreté en ayant une incidence négative sur l'employabilité, la santé et, dans le cas des enfants, sur la capacité et la disposition à apprendre. Par conséquent, nous avons mis la profession dentaire au défi (1) d'améliorer les relations avec les membres de la société mal desservis; (2) d'élaborer des stratégies favorisant des interactions positives et fructueuses; (3) d'améliorer l'accès à des services dentaires pour les personnes pauvres1.

Ces 3 recommandations sont au cœur même d'une initiative menée à Montréal et baptisée «À l'écoute les uns des autres». Les détails de cette initiative ont déjà paru ailleurs2. Le présent article a pour objectif d'en présenter un bref aperçu afin de montrer comment les professionnels de la santé et les groupes de lutte contre la pauvreté peuvent travailler de concert pour améliorer l'accès aux soins buccodentaires des personnes pauvres. Nous y décrivons aussi un outil pédagogique qui est né de cette initiative et qui peut servir à l'enseignement professionnel au premier cycle universitaire.

Une démarche participative pour élaborer des outils de formation

Les dentistes disent souvent éprouver des frustrations à l'égard des patients bénéficiant de l'aide sociale et admettent avoir de la difficulté à comprendre leurs habitudes en matière de santé et leur mode de vie3. À l'inverse, les bénéficiaires de l'aide sociale sentent que les professionnels de la santé ne comprennent pas nécessairement leur point de vue ou les difficultés qu'ils doivent surmonter à cause de la pauvreté4. Pour ces raisons, les ordres de professionnels de la dentisterie au Québec et les groupes de lutte contre la pauvreté ont décidé de s'allier pour dissiper les malentendus qu'il existe de part et d'autre entre les professionnels de la santé buccodentaire et les bénéficiaires de l'aide sociale2.

Des représentants de ces groupes, en collaboration avec des chercheurs, se sont réunis régulièrement depuis 2006 pour élaborer des outils de formation utiles à la profession. La philosophie du groupe, en accord avec les méthodes de recherche participative consiste à partager la responsabilité des décisions prises à toutes les étapes d'élaboration de ces outils.

L'un des outils est un DVD d'une heure et demie dans lequel 6 bénéficiaires de l'aide sociale parlent de leur vie en général, de leur santé buccodentaire et de leur expérience du système de santé buccodentaire. Ce DVD peut servir dans les cours de premier cycle universitaire pour aider les futurs professionnels de la santé buccodentaire à mieux comprendre le point de vue des bénéficiaires de l'aide sociale. Cet outil devrait aussi préparer et encourager les étudiants à profiter des occasions de faire du travail communautaire afin d'acquérir une expérience sur le terrain de la communication et de la prestation de services à des personnes à faible revenu.

Domaines à envisager

L'initiative «À l'écoute les uns des autres» montre que la profession dentaire peut, grâce à des collaborations fructueuses avec des groupes de lutte contre la pauvreté, faire partie d'un mouvement national visant à réduire la pauvreté et ses incidences sur la société. Toutefois, il reste encore du pain sur la planche. Bien qu'il soit essentiel d'améliorer la compréhension de la profession à l'égard des membres mal desservis de la société et les relations avec ceux-ci, la question de l'accès aux soins pour les groupes sociaux démunis demeure un défi à multiples facettes. Des actions menées en collaboration doivent inclure des pressions auprès des gouvernements en vue d'améliorer la couverture dentaire de plusieurs populations à risque.

La participation de professionnels de la dentisterie aux efforts de lutte contre la pauvreté pourrait aussi avoir une incidence positive directe sur l'image de la profession dans notre société. Dans un article publié dans le JADC qui résume les résultats d'un sondage d'opinion publique5, le Dr Croutze révèle qu'il faut améliorer la perception de la population vis-à-vis des dentistes. À la lumière de ce constat, nous avons voulu partager les fruits de notre initiative de collaboration à titre d'exemple des progrès qui peuvent être accomplis quand la profession, les groupes de lutte contre la pauvreté et les patients unissent leurs efforts. Nous espérons que l'initiative «À l'écoute les uns des autres» servira de catalyseur à des projets semblables à l'avenir.

Principaux thèmes qui se dégagent du DVD

Ce DVD aborde plusieurs thèmes importants. Nous en avons tiré quelques citations2 ci-dessous qui résument les sentiments et l'expérience des patients.

La honte : Les participants ont signalé éprouver de la honte dans la plupart de leurs interactions quotidiennes :

«Le plus difficile, c'est qu'il y a ben du monde, un coup qu'ils savent que t'es sur l'aide sociale, leur regard change… leur vision de ma personne change… que ce soit l'école, ou un organisme que ce soit, ou bien quand j'arrive avec mon chèque d'aide sociale à la banque, ils te regardent : «y'est pas rentable…» (Robert)

La discrétion : La discrétion de la part des dentistes et du personnel est une qualité particulièrement appréciée :

«Ils (les secrétaires) devraient, quand ils ont un formulaire à faire remplir, ils devraient amener la personne dans un endroit plus privé… pour pas que les voisins sachent qu'elle est sur l'aide sociale… c'est la même chose si la personne doit payer en plusieurs versements… Ils devraient faire ces ententes dans des endroits privés.» (Louise)

L'empathie : Cette qualité est très valorisée chez les dentistes et peut aider à compenser les sentiments de vulnérabilité accrue :

«Quand on va chez le médecin, ou chez le dentiste, on est vulnérable, en tout cas, moi j'me sentais très vulnérable, et très souvent, c'est là que j'allais vider mon sac, de dire qu'est-ce qui allais pas. Puis des fois ça peut être un sourire, simplement le sourire du professionnel en face de toi qui te dis 'oui, je comprends… c'est pas facile, c'est une dure passe que vous passez là…' Une phrase qui te donne de l'espoir, c'est ben mieux que ben des pillules…» (Guylaine)

La communication : Un véritable dialogue peut offrir l'occasion aux bénéficiaires de se sentir parties prenantes des décisions touchant leur traitement :

«Quand est venu le temps de réparer le plombage qui était tombé, il ne m'a pas demandé mon avis, y'a décidé, pendant qu'il me piquait, de me faire un amalgame. C'était difficile de parler, de lui dire «non, j'voulais un composite»… J'aurais aimé qu'il me l'offre (le composite), qu'il me demande ce que je voulais…» (Célina)

L'importance des dents : Malgré les stéréotypes courants concernant l'édentulisme et la pauvreté, la plupart des participants ont à coeur leur santé buccodentaire :

«Moi j'avais un malaise… parce que j'me disais… 'ben voyons donc, parce que je suis pauvre on va m'arracher les dents? C'est quoi c't'affaire là?!' Je me disais, 'ça n'a pas d'allure, on ne peut pas faire ça au monde…» Peut-être que l'image, à ce moment-là, des fois on voit des gens qui n'ont pas de dents et on trouve ça malheureux, ben là tout à coup j'me voyais là-dedans, je me disais «Mon dieu, c'est ça là, j'suis sur l'assistance emploi, et j'm'en va vers ça, pas de dents! Pauvre et pas de dents! Devant tout le monde là… ça va être évident devant les gens que j'suis pauvre s'il me manque une dent…» (Lucie)

La fierté : Les bénéficiaires de l'aide sociale expriment de la fierté et de l'espoir malgré leurs difficultés et leurs défis quotidiens :

«J'disais à mon fils, faut que tu y ailles à l'école, si tu veux avoir une plus belle maison que moi, ou un plus beau char; il m'a dit : «Moi j'veux pas de crack dans la vitre de mon char… puis j'veux une maison avec des escaliers en dedans…» Il me disait ça et j'me disais, c'est déjà pas pire… Lui, dans sa tête, il veut être mieux que moi. Ça c'est numéro un, c'est une des affaires que je voulais en premier…» (Réjean)

LES AUTEURS

Mme Lévesque est coordonnatrice de recherche pour l'initiative «À l'écoute les uns des autres», Division santé buccodentaire et société, Faculté de médecine dentaire, Université McGill, Montréal (Québec). Elle est actuellement inscrite au programme de doctorat en Santé publique de l'Université de Montréal. Courriel : martine.levesque2@mail.mcgill.ca

Le Dr Bedos est professeur agrégé et directeur de la Division santé buccodentaire et société, Faculté de médecine dentaire, Université McGill, Montréal (Québec). Il est aussi directeur de l'axe Recherche clinique et santé publique du Réseau de recherche en santé buccodentaire et osseuse, Fond de recherche du Québec – Santé (FRQS).

Remerciements : Le partenariat de l'initiative «À l'écoute les uns des autres» comprend aussi : Nathalie Morin (Ordre des dentistes du Québec), Johanne Côté (Ordre des hygiénistes dentaires du Québec), Sophie Dupéré (Collectif pour un Québec sans pauvreté), Isabelle Laurin (Agence de la santé publique – Montréal), Alissa Levine (Université McGill), Nancy Wassef (Université McGill), Christine Loignon (Université de Sherbrooke), Anne Charbonneau (Université de Montréal). Nous reconnaissons par la présente l'importance de leur enthousiasme et de leur contribution à cette initiative.

Cet article est dédié à la mémoire de Louise Whitmore, une participante à l'initiative «À l'écoute les uns des autres».

La réimpression des citations est autorisée par le Journal of Dental Education.2 Droits d'auteur © 2009 American Dental Education Association.

Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les opinions ni les politiques officielles de l'Association dentaire canadienne.

Cet article a été révisé par des pairs.

Références

  1. Bedos C, Levesque MC. La pauvreté : Un défi pour notre société et pour les professionnels de la santé buccodentaire. J Can Dent Assoc. 2008;74(8):693-4.
  2. Levesque MC, Dupéré S, Loignon C, Levine A, Laurin I, Charbonneau A, et al. Bridging the poverty gap in dental education: how can people living in poverty help us? J Dent Educ. 2009;73(9):1043-54.
  3. Pegon-Machat E, Tubert-Jeannin S, Loignon C, Landry A, Bedos C. Dentists' experience with low-income patients benefiting from a public insurance program. Eur J Oral Sci. 2009;117(4):398-406.
  4. Bedos C, Brodeur JM, Boucheron L, Richard L, Benigeri M, Olivier M, et al. The dental care pathway of welfare recipients in Quebec. Soc Sci Med. 2003;57(11):2089-99.
  5. Croutze R. Le conte de deux réalités. J Can Dent Assoc. 2010;76(6):345.

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