Cancer de la bouche : les méthodes de dépistage sont-elles efficaces?

February 25, 2014
Topics:
cancer


Dre Catherine Poh

En médecine dentaire, le dépistage du cancer de la bouche par inspection visuelle et palpation fait partie de l’examen de routine mené par le clinicien. Or, les objectifs du dépistage, à savoir le repérage de lésions précancéreuses ou cancéreuses pour qu’une intervention puisse réduire l’apparition de cellules malignes ou améliorer les chances de survie, ne sont pas toujours faciles à atteindre. Un diagnostic tardif signifie que plus de la moitié des personnes atteintes d’un cancer de la bouche ou du pharynx auront eu le temps de développer des métastases régionales ou à distance1.

Trois examens récents des dernières données sur l’efficacité des programmes de dépistage du cancer de la bouche sont arrivés grosso modo à la même conclusion : il manque de données pour établir avec certitude si ces programmes sont efficaces. Que doivent donc retenir les dentistes? Malgré des données non concluantes, les dentistes doivent rester à l’affût de signes de lésions précancéreuses ou cancéreuses chez tous leurs patients quand ils font un suivi habituel ou l’examen oral d’un nouveau patient.

« Les dentistes devraient profiter de l’examen buccodentaire de routine pour chercher des signes de cancer de la bouche », explique la Dre Catherine Poh, professeure agrégée à la faculté de médecine dentaire de l’Université de la Colombie-Britannique et chercheuse dans les domaines du dépistage communautaire et de la prise en charge des personnes à haut risque d’avoir des lésions précancéreuses de la bouche. « Il nous incombe, en tant que dentistes, de chercher des lésions des tissus mous. Cet exercice peut mener au dépistage de toute une série d’irrégularités, y compris des signes précurseurs de cancer de la bouche et de la gorge. Un examen de trois minutes pourrait sauver une vie! »

Collaboration Cochrane

Une revue Cochrane2 s’est penchée sur les méthodes actuelles de dépistage – soit l’examen visuel et les techniques d’appoint, comme le bleu de toluidine, la visualisation par fluorescence ou la biopsie par brossage – et n’a rien pu conclure quant à leur efficacité pour réduire la mortalité causée par le cancer de la bouche. Les auteurs de l’étude ont certes relevé des données montrant qu’un examen visuel peut réduire le taux de mortalité attribuable au cancer de la bouche chez des personnes à risqué élevé – c’est-à-dire ceux qui ont consommé du tabac, de l’alcool ou les deux –, mais dans une seule étude.

Une autre revue Cochrane3 a tenté d’évaluer l’exactitude du diagnostic d’un examen de dépistage du cancer de la bouche et celle d’autres techniques complémentaires, mais la grande variabilité entre les études retenues n’a pas permis de faire de comparaisons ni de mener une analyse groupée des données. Les auteurs de cette revue ont conclu que les dentistes généralistes doivent « continuer à faire preuve de vigilance pour dépister des signes de troubles prémalins et de cancer de la bouche lors des examens buccodentaires de routine qu’ils effectuent » [trad.].

Groupe de travail des États-Unis sur les services préventifs

Un examen mené par le Groupe de travail des États-Unis sur les services préventifs4 a montré qu’il n’y avait pas suffisamment de données pour conclure qu’un examen visuel de la cavité buccale – inspection visuelle et palpation – effectué par un fournisseur de soins primaires permettait de dépister fidèlement un cancer de la bouche ou de réduire le taux de morbidité ou de mortalité grâce à un traitement. Toutefois, l’énoncé de ce Groupe précise clairement que les recommandations entourant le dépistage du cancer de la bouche ne visent pas les dentistes ni les otorhinolaryngologistes. En dépit du manque de données attestant de l’efficacité du dépistage, les auteurs du Groupe reconnaissent que les décisions cliniques « sont fondées sur plus que de simples données » et doivent tenir compte du patient et de sa situation particulière.

Bien que la consommation de tabac et d’alcool soient considérée comme de grands éléments favorisant le cancer de la bouche, le risque croît également avec l’âge. Une infection au VPH sexuellement transmissible (VPH-16) constitue un autre facteur de risque de plus en plus important du cancer oropharyngé. Or, selon le Dre Poh, tous les adultes – non seulement ceux à risque élevé – devraient subir un dépistage du cancer de la bouche puisque le nombre de jeunes patients atteints de ce type de cancer et de patients sans facteur de risque connu est à la hausse. « Il est temps de mener une étude à grande échelle dans plusieurs centres et à partir d’un protocole normalisé pour en savoir davantage sur cette mesure qui pourrait sauver des vies. Il nous faut davantage de données probantes pour répondre aux questions suivantes : « Devrions-nous faire le dépistage du cancer de la bouche? Les techniques d’appoint sont-elles utiles et quelle valeur ont-elles pour le dépistage?” », ajoute la Dre Poh.

Au Canada, on estime qu’en 2013 il y aurait eu quelque 4 100 nouveaux cas de cancer de la bouche et 1 150 décès attribuables à cette maladie5. Dans le monde, le cancer de la bouche arrive au sixième rang des cancers les plus courants et sa prévalence s’accroît.

La Dre Poh est coauteure d’un article du JADC6 qui décrit étape par étape comment effectuer une évaluation de la tête et du cou pour dépister un cancer de la bouche. Voir : www.cda-adc.ca/jadc/vol-72/issue-5/413.pdf.

Références

  1. National Cancer Institute. SEER Stat Fact Sheets: Oral Cavity and Pharynx [consulté le 27 Jan 2014]. Disponible au : http://seer.cancer.gov/statfacts/html/oralcav.html.
  2. Brocklehurst P, Kujan O, O’Malley LA, Ogden G, Shepherd S, Glenny AM. Screening programmes for the early detection and prevention of oral cancer. Cochrane Database of Systematic Reviews 2013, Issue 11. Art. No.: CD004150.
  3. Walsh T, Liu JLY, Brocklehurst P, Glenny AM, Lingen M, Kerr AR, et al. Clinical assessment to screen for the detection of oral cavity cancer and potentially malignant disorders in apparently healthy adults. Cochrane Database of Systematic Reviews 2013, Issue 11. Art. No.: CD010173.
  4. U.S. Preventive Services Task Force. Screening for Oral Cancer: U.S. Preventive Services Task Force Recommendation Statement [consulté le Jan 2014]. Disponible au : www.uspreventiveservicestaskforce.org/uspstf/uspsoral.htm.   
  5. Société canadienne du cancer, Statistique Canada, Agence de la santé publique du Canada, registres provinciaux et territoriaux. Statistiques canadiennes sur le cancer 2013, Sujet particulier : le cancer du foie [consulté le 27 Jan 2014]. Disponible au : www.cancer.ca/en/cancer-information/cancer-101/canadian-cancer-statistics-publication/?region=on.
  6. Poh CF, Williams PM, Zhang L, Rosin M. Attention!—Appel aux dentistes pour le dépistage du cancer de la bouche. J Can Dent Assoc. 2006; 72(5):413-6.

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